Comment Facebook menace les médias tunisiens ?

Article paru dans le journal La Presse de Tunisie 

La généralisation sociale des médias sociaux et la routinisation de leurs usages, en ce sens qu’ils sont devenus une activité banale et routinière de la vie quotidienne, est parmi les transformations les plus significatives de l’écosystème (politique, économique, culturel) des médias tunisiens. En effet, selon des statistiques disponibles 6 millions de Tunisiens utilisent Internet  et autant les médias sociaux.

Facebook : Intermédiaire obligé entre les  médias tunisiens et leurs audiences

En effet, de plus en plus de Tunisiens, notamment les jeunes, se connectent à internet pour utiliser Facebook principalement : regarder  des vidéos, commenter les « posts » d’amis, converser sur Messenger ou même travailler avec certaines applications de Facebook. De ce fait  le site de réseau social est pour les utilisateurs un écosystème dans lequel ils s’adonnent à toutes sortes d’activités.

Facebook est  également un espace  dans lequel les Tunisiens consomment des contenus informationnels de toutes sortes, des contenus professionnels produits par les  médias ou des contenus générés par des utilisateurs individuels ou des organisations publiques, politiques ou privées. Facebook se transforme  donc progressivement  en intermédiaire obligé entre les sites web des médias tunisiens et leurs audiences

Dans la mesure où il impacte les modes de consommation de leurs contenus, leur modèle économique et leur relation avec leur public, Facebook constitue une menace réelle pour l’existence même des  médias tunisiens.

Il est vrai  que cette menace n’est pas propre aux médias tunisiens. Partout dans le monde, Facebook et les  grands acteurs de l’industrie  des technologies appelés  GAFA (Google, Facebook, Amazon, Facebook et Apple) sont considérés comme une menace pour les médias. A titre d’exemple, l‘autorité australienne de la concurrence et de la consommation a récemment ouvert une enquête pour savoir si les annonceurs australiens se détournent des médias locaux pour Facebook et Google.  L’autorité française et allemande de la concurrence ont fait de même.

Selon  des rapports récents, la progression de la publicité digitale profite essentiellement  à Google et Facebook qui ont  capté 76% des dépenses totales dans la publicité numérique hors de Chine en 2016. En France, la présidente du Syndicat des Régies Internet considère que la domination des géants de l’Internet, Facebook et Google en particulier, menace la pluralité et la survie des médias français. Aux Etats unis mêmes, 2000 journaux ce sont regroupés au sein de la « News Media Alliance »   pour se défendre contre la double menace de Google et de Facebook.

Le paradoxe tunisien : population hyper connectée et faiblesse de la publicité  numérique

En Tunisie, nous sommes face à une situation extrêmement  singulière. Alors que  plus de 6 millions de Tunisiens utilisent Internet et les médias sociaux, la place de la publicité en ligne est encore extrêmement faible,  c’est-à-dire autour de 3 %, selon les  chiffres de Sigma Conseil. Les témoignages des professionnels du secteur confirment en général cette part peu importante de la publicité en ligne ou numérique. Certains parlent même  d’une  crise du modèle de la bannière, alors que de plus en plus d’annonceurs tunisiens utilisent les  plates formes des médias sociaux pour leurs campagnes publicitaires.

La situation est donc la suivante : les médias tunisiens ne profitent pas, en termes économiques, de la généralisation de l’internet ni  de la routinisation sociale de ses usages

Cette situation (paradoxale) nous invite à réfléchir sur l’avenir des médias tunisiens dans un contexte marqué par une désaffection des jeunes pour certains médias traditionnels et notamment  la presse écrite et une consommation « délinéarisée » de leurs contenus sur Facebook (notamment les contenus des radios et des télévisions isolés de leur contexte).

Les médias tunisiens perdent ainsi leur autonomie en devenant captifs de Facebook, source de leurs audiences et contexte de consommation de leurs contenus.  Cette nouvelle « intermédiation » oblige les médias tunisiens à développer une présence de plus en plus  importante sur Facebook en créant des pages et en les alimentant de contenus de façon permanente : liens vers les sites,  diffusion  en direct de certains programmes  et la publication de vidéo. Cette présence est  problématique et constitue un douloureux dilemme. Elle permet  une présence des medias auprès de différentes catégories d’audience et notamment les jeunes mais dans le même temps, elle renforce leur captivité à l’univers Facebook et renforcent le rôle de Facebook en tant qu’écosystème et intermédiaire et elle favorise même, dans le cas des radios et des télévisons, un désintérêt pour les  sites.

La désaffection pour certains medias traditionnels notamment la presse écrite, les faiblesses de médias audiovisuels à proposer des programmes de qualité et attrayant tout au long de l’année, et l’aspect peu attrayant des sites d’information en ligne obligent les annonceurs à cibler les jeunes dans les medias sociaux. Facebook, dont le commerce est les  données personnelles, propose des outils et des possibilités d’un ciblage extrêmement fin pour les annonceurs qui peuvent donc se détourner des médias traditionnels au profit de Facebook et de You tube (Google).

Facebook menace donc la capacité des médias tunisiens à capter des ressources publicitaires dans un contexte de crise du marché publicitaire. Les médias se livrent une compétition autour de ressources publicitaires de plus en plus limitées. Cette compétition impacte de façon directe les contenus médiatiques. Elle favorise à la fois une télévision « saisonnière », sensationnelle et de divertissement et à la recherche permanente du Buzz et de l‘audience et une course aux clicks dans la presse électronique. Les médias se livrent donc une double bataille, celle de la captation des ressources publicitaires  d’une part, et celle de la captation de l’attention des utilisateurs en leur proposant des contenus délinéarisés (sous forme de direct ou de vidéo). En   ce sens,  et en cherchant via Facebook à attirer les audiences  pour engranger plus de publicité, les médias ne font que renforcer la place de Facebook comme support publicitaire alternatif.

Un journalisme digital tunisien innovant est il possible ?

Partout dans le monde, les médias sociaux ne transforment pas seulement l’écosystème des médias et la manière avec laquelle ils sont consommés, ni leur capacité à mobiliser les  ressources publicitaires mais ils  impactent aussi les contenus éditoriaux eux mêmes. Le développement de la vidéo est le signe de cette nouvelle orientation éditoriale. Des médias, dont la vidéo est l’unique ou le principal contenu, émergent progressivement à l’instar de « Brut » et « Explicite » en France. Ces « Nouveaux » médias proposent de nouvelles expériences aux  utilisateurs  via les plates formes des médias sociaux ou les applications sur Smartphones. Sans modèle économique clair, ces médias constituent des expérimentations explorant différentes  formes d’innovation éditoriale.

De façon générale, le digital induit des innovations majeures dans l’écriture journalistique, les modes de narration des faits (storytelleing), les interactions avec les publics… l’enjeu est à la  fois le renouvellement du journalisme et la capacité des médias à survivre dans un nouvel écosystème. Mais la recherche de l’innovation  a un coût, parfois exorbitant. Car le journalisme en général et le journalisme de qualité en particulier   exigent des ressources économiques importantes.

L’enjeu pour les médias tunisiens, tous supports confondus, est donc  double : l’innovation, condition de survie, et la recherche d’un modèle économique pérenne qui assure leur survie. Mais les conditions de l’innovation sont-elles réunies aujourd’hui ? Voilà la question  majeure à poser d’urgence.

La situation actuelle se caractérise par une  faible digitalisation des organisations médiatiques tunisiennes. Le digital est très peu  intégré dans le processus éditorial  et dans les newsrooms.  Les infrastructures technologiques  sont  limitées et l’innovation éditoriale (formats d’écriture) est encore extrêmement timide. En général, les médias se limitent à la reprise des  contenus des versions papier ou des antennes sur leurs sites web. En ces cens, la presse électronique est plutôt une presse écrite sur Internet, exceptés quelques sites à l’instar de d’Inkyfada et de Nawaat, autofinancés par la formation et le soutien de la coopération  internationale, ce qui les autorisent à produire un journalisme différent, alternatif et  souvent créatif.

Les sites des pures Player, c’est-à-dire les sites qui ne sont pas  l’extension d’un média traditionnel (Télévision, radio et presse écrite) confrontent des problèmes majeurs, notamment pour accéder à  des ressources publicitaires dont une partie est captée par les grands acteurs de l’audiovisuel, qui intègrent souvent leur site web comme un complément  dans des offres d’ensemble (ou packs) qu’ils sont capables de proposer aux annonceurs (notamment les  trois opérateurs télécoms)  grâce  à leur capital audience, aux contenus qu’ils proposent (notamment la vidéo) et à leur présence massive sur Facebook (certaines pages de radio ou de télévision comptent des centaines de milliers) de fans.

Tous ces facteurs expliquent largement les limites de l’innovation dans  le journalisme digital tunisien, d’où un déficit manifeste des contenus  d’analyses, d’enquêtes, d’explications, de reportages, de portraits, de chroniques et l’uniformisation des contenus.

L’absence de contenus payants, dit « premium », s’explique largement par ce modèle économique fragile.  Les contenus attrayants et de qualité ont un coût : Ils nécessitent des ressources humaines très qualifiées et notamment des journalistes formés aux techniques de l’écriture interactive, à l’exploitation de la vidéo et  parfois aux méthodes de la création  visuelle (diaporamas, cartes interactive, Vidéo). Or  les journalistes  des rédactions web travaillent souvent dans des conditions précaires et difficiles avec des charges horaires quotidiennes  et de productivité importantes.  Privés de logistique technique, sous formés et n’ayant pas toujours la possibilité de faire du terrain ou de se spécialiser, les  journalistes web (souvent jeunes) sont condamnés  à produire des contenus peu attrayants, non monétisables et souvent très standardisés puisés à partir des  posts Facebook, des communiqués de presse et des déclarations politiques  et parfois même d’autres médias (programmes d’information des radios et des télévisons).

La qualité des contenus éditoriaux, elle-même la conséquence de la fragilité économique des médias en ligne, n’explique pas à elle seule l’incapacité des médias tunisiens à développer des politiques de contenus payants. En effet, les Tunisiens sont très peu habitués à la pratique du paiement en ligne. Nous sommes là face à un  paradoxe singulier. Alors que  les Tunisiens sont de plus en plus connectés à l’Internet, la pratique du commerce électronique et  la digitalisation de l’économie et des services administratifs sont encore très faibles.

Les possibilités de l’innovation éditoriale (contenus) et de l’émergence de médias créatifs exploitant les opportunités du digital pour développer  renouveler leur « process » d’organisation et leur politique de distribution se trouvent doublement hypothéquées à la fois par  des facteurs internes  à l’industrie des médias et par un  contexte général où 15% uniquement de la population dispose du haut débit et où l’expérience du digital, limitée par le coût de l’internet mobile et la qualité très moyenne des Smartphones utilisés par les jeunes,  se  réduit souvent à l’usage de Facebook. Comment dans ces conditions engager  le processus d’innovation, condition de survie des médias tunisiens, et alors que le  système médiatique connait une crise globale et de nature systémique dont les  signes  les plus apparents sont l’agonie de la presse écrite, la régression du marché publicitaire  et les difficultés structurelles que connaissent les médias audiovisuels publics et privés et dont certains  (radio et télévision) ne font que survivre.

Pour une politique publique de soutien à l’innovation digitale dans les médias

L’enjeu de l’innovation est crucial pour les médias tunisiens s’ils veulent continuer à exister en tant qu’organisations économiques disposant de ressources assurant leur pérennité et en tant qu’institutions assurant des rôles essentiels pour toute démocratie, en comme  source d’information pour les  citoyens et comme plates formes du  débat public.

Les solutions envisagées à la pérennité des médias tunisiens doivent partir des deux postulats suivants : d’abord  les contenus de qualité ont un coût et sont produits par des  médias dotés d’organisation de qualité. Ensuite, les médias de qualité ne  relèvent pas  uniquement de la responsabilité des entrepreneurs qui veulent bien investir dans ce domaine, ni des annonceurs qui assurent les ressources nécessaires  à une économie viable de l’industrie médiatique. Ces médias de qualité nécessaires à la jeune démocratie tunisienne relèvent aussi de la responsabilité de l’Etat et doivent faire l’objet d’une politique publique, car il est du devoir de l’Etat d’assurer à la société et aux citoyens des médias qui assument convenablement leurs rôles.

Il est clair aussi que la complexité de l’enjeu de l’innovation comme nous l’avons tenté de l’expliquer nécessite des solutions globales. Abandonnés à eux-mêmes, les médias et notamment les  médias en ligne ne peuvent pas engager ce processus d’innovation, ce qui revient à dire que leur avenir est  gravement hypothéqué.

Appréhender cet enjeu à partir d’entrées spécifiques ne résoudra pas le problème. Réformer les dispositifs de formation universitaire et professionnelle ne constituerait qu’une solution  partielle. Car  la formation de  journalistes de qualité pluridisciplinaires,  formés à la créativité éditoriale digitale et capables de produire des contenus d’un nouveau genre destinés à des audiences jeunes a un coût et nécessite une réforme profonde des dispositifs de formation actuels (et des institutions  aussi). Mais  cette réforme  ne constitue qu’une solution partielle à un problème complexe, puisque le journaliste n’est qu’un acteur du processus médiatique.

Aucun acteur seul ne dispose, seul,  de solutions à la crise de l’innovation. De ce fait, la politique publique consisterait à rendre possible les conditions de l’innovation en agissant sur la totalité du système médiatique, par une législation adéquate, une réforme profonde des médias publics et de la formation, une régulation du marché publicitaire…. Les exemples français et australiens montrent comment l’Etat (à travers les autorités de concurrence), face aux pouvoirs grandissants des géants du web et des médias sociaux, peut intervenir dans la régulation de la publicité en ligne, en tant que ressource nécessaire à la viabilité des médias.

La responsabilité de l’Etat dans le soutien à l’innovation dans le secteur des médias doit être considérée de façon imaginative et créative. Parmi les solutions audacieuses qui devraient être sérieusement envisagées, la mise en place d’un fonds d’aide à l’innovation financé par des taxes  prélevées sur la vente des terminaux de connexion (Smartphones, Tablettes et ordinateurs) et sur les  recettes des  connexions à internet. Car actuellement l’utilisation croissante d’internet  ne profite qu’aux  vendeurs de terminaux, aux opérateurs télécoms et aux fournisseurs d’accès mais aussi à Facebook et  plus généralement aux plates forme américaines des médias sociaux, dont la taxation de l’activité est sérieusement envisageable en Europe par exemple.

Ce fonds sera exclusivement dédié à encourager l’innovation  digitale dans les  médias,  à favoriser l’émergence de projets innovateurs dans les digital portés par des équipes  jeunes et pluridisciplinaires (journalistes,  développeurs…) et à rendre possible des expérimentations novatrices sous forme de  digital Lab. En Tunisie, l’Etat finance généreusement le sport et notamment le football et à degré moindre le cinéma et le théâtre, pourquoi alors s’interdirait-il de  soutenir une industrie nationale des contenus numériques.

Les pouvoirs publics dans une démocratie naissante comme la notre, peuvent-ils admettre sans agir les scénarios d’un écosystème digital où les Tunisiens seraient privés de contenus tunisiens et d’une crise irréversible du système médiatique et les dangers évidents sur la diversité des médias.

 

 

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